chapitre 1 suite

Publié le par chroniquesdrydanes

 

Les fins de règne étaient toujours des périodes transitoires dangereuses pour la couronne, elles laissaient aux puissants nobles l'occasion rêvée d'assouvir leurs soifs de pouvoir en s' auto proclamant roi. Le domaine royal ne représentait pas grand chose comparé à leurs immenses terres, à leurs formidables armées et aux vastes réseaux de châteaux forts seigneuriaux. La différence, cruciale, était que le roi avait la mission divine de diriger ses sujets, le pouvoir spirituel l'emportait sur le pouvoir matériel. Or seul l'Empereur, seigneur lige, avait la capacité de valider le couronnement d'un akilien. Donc avant de s'en prendre à elle les comploteurs devaient de prime abord avoir l'aval de Mejethar. C'était l'une des rares leçons de politique donnée par son père. Problème: était ce déjà le cas?

En effet on signalait depuis plusieurs jours la présence de navires todiens au large des côtes akiliennes. L'ambassadeur impérial convoqué par le chancelier deux jours avant la mort du roi rassura dans un langage mielleux qu'il ne s'agissait que d'exercices de manœuvres de la troisième flotte. La coïncidence avec la fin annoncée de Merces en étonna plus d'un à la cour. Ces navires transportaient ils des troupes impériales prêtent à fondre sur la capitale ? Allaient elles prêter main forte à des troupes rebelles venant des terres ? Si la garde avait été mobilisée dans les ports et les fortins du ressort du domaine royal la protection des autres bandes de la côte septentrionale dépendait de la bonne volonté des seigneurs locaux.

Elle regretta un instant de ne pas avoir de lecteur sous la main même si elle soupçonnait la plupart des grands seigneurs de disposer d'amulettes de protection.

Si elle était couronnée dans les jours à venir toutes les décisions lui incomberaient. Rien que cette idée glaça son échine.

Chacun de ces visages lui étaient familiés, maintes fois Merces 2 les avait reçu en audiences et maintes fois le cortège royal s'était déplacé sur leurs terres. Mais en tant que jeune fille – le sexe féminin étant de par la loi akilienne inapte à la succession- elle avait été systématiquement écartée des entretiens privés. Elle ne connaissait donc pratiquement rien de ces hauts personnages, en dehors de quelques ragots de cour.

En commençant par le Duc Ezequel, le grand maréchal. Un homme aussi petit que trapu, vulgaire à souhait dont les conquêtes ne se résumaient qu'aux femmes montées dans son lit. Ses petits yeux noirs, enfoncés aux fond de leurs orbites, ne reflétaient que la paillardise et la perversion. Les servantes de la princesse Béale se plaignaient souvent de ses gestes déplacés et de ses mains baladeuses. Fidèle plus à sa queue qu'à la couronne on le disait néanmoins excellent stratège, combattant émérite et meneur d'homme sans égal. Merces et lui avaient combattu les rebelles ensemble, frères d'armes aux coudes à coudes dans les mêlées sanglantes et boueuses, compagnons de fortunes et d'infortunes. Si la garde était l'unique corps d'armée d'élite à dépendre directement du roi , le grand maréchal contrôlait toutes les autres troupes auxquelles il fallait ajouter ses propres armées. 100000 hommes au bas mot. De quoi balayer d'un revers de manche n'importe qu'elle armée, royale ou rebelle.

Venait ensuite l'unique oncle de Béale, le comte Murgal, propriétaire du cinquième du pays. Grand et sec, un visage allongé au nez courbé lui donnait l'allure d'un corbeau de mauvaise augure. Pourtant c'était un homme raffiné et cultivé, extrêmement courtois et réfléchis. Les armes, les joutes et autres passes temps favoris de ses semblables le reboutait. Murgal préférait lire et à écrire de la poésie, tout l'opposé de son frère. Béale doutait qu'il eu un jour aimé Merces bien qu'il l'ai toujours soutenu lors des Grands Conseils. La gérance lui avait été proposée, le temps que Béale atteigne ses 22 ans. Murgal avait refusé poliment, après tout n'était ce pas à Merces de régler ses problèmes de succession ? La princesse et lui ne s'était entretenu que peu de fois. Homme réservé il ne descendait que très rarement dans le sud, uniquement pour les grandes occasions ou – Béale regarda rapidement le corps de son père- les drames. A part les liens du sang rien d'autre ne le rattachait à elle.

Ses yeux se déplacèrent sur le duc Chambol, l'homme le plus riche du pays. Petit et gras il incarnait l'opulence et les excès de chaire. Les mines des Monts Nordels lui fournissaient un flot ininterrompu d'argent qu'il dépensait sans compter en frivolités puériles. Épaulé par les guildes de marchands et des armées de mercenaires kiliens il gérait son domaine avec fermeté. Ses déplacements, aussi célèbres que des foires, comptaient deux mille serviteurs et autant de soldats, l'ensemble logés et nourris à grands frais. Au moins un que personne ne pouvait acheter, même Mejethar dont les exportations d'acier lui étaient vitales .

A côté du duc se tenait plusieurs barons , dont les frères Kural, barons de l'Istrie orientale et occidentale. Leur père faisait partie des meneurs rebelles lancés contre Merces. Après leur terrible défaite à la bataille de Storenge le roi l'avait fait décapiter avec 500 de ses guerriers. Les frères Kural ne devaient la vie qu'à leur jeune âge, la coutume akilienne excluant les mineurs de la peine de mort. Curieusement ceux ci n'avaient jamais fait défaut a Merces qui en retour leur confia des terres importantes. Le bon sens les mettaient en première ligne des suspects, sans doute ressassaient ils leur vengeance, cependant leur profond respect des codes chevaleresques invitait plus a la considération qu'à la méfiance.

D'autres personnes lui étaient inconnues, la princesse essaya de mémoriser un maximum de visages pour les rappeler au chancelier.

Elle gratifia d'un léger hochement de tête le mage-guérisseur Ystis dont les compétences avaient permis d'alléger les ultimes souffrances de son père- à un coût exorbitant- et qui allait permettre à son âme- au prix de 300 000 Louis d'or- de rejoindre les drydans. Les mages ne portaient que de simples robes aux couleurs de leurs ordres-ici le blanc immaculé des Congrégationnistes- sans ornements. Ce dernier la toisa avec la froideur caractéristique de cette classe si particulière que sont les mages, totalement dépourvus d'émotions et très loin des considérations matérielles de leurs semblables néophytes en magie.

A sa gauche, debout contre un écritoire, œuvrait le mémoriel -ils n'avaient pas de noms ni de prénoms- le scribe chroniqueur de feu Merces . De sa plume couverte d'encre rouge il inscrivait sans un bruit les dernières lignes de la vie du roi . Une fois refermé le livre serait transmit et consigné pour la postérité dans les gigantesques étagères de la bibliothèque des Rois.

Mais comment quelques tomes pouvaient ils résumer la personnalité complexe de Merces ?

Béale se sentit aspirée dans un grand vide où nul ne pouvait la sauver. Un jour aussi, sa vie finirai consignée dans des registres poussiéreux consultés par de rares historiens. Mais quelle vie ?

celle d'une orpheline retirée au couvent? Celle d'une bonne épouse? Celle d'une reine?

La première solution jetterait le pays dans une guerre féodale; la seconde ouvrait le risque de voir l' akilenie aliénée par les lois du mariage, danger contre lequel son père avait tant lutté. Restait la dernière option voulue par Merces, la couronner Reine. Avait elle vraiment le choix ?

Une main effleura son bras. En d'autres circonstances ce geste serait apparu comme un affront. La duchesse Anabert, la seule femme à l'égal des hommes ici présents, s'était permise de s'avance vers elle pour lui témoigner une marque de soutien. Surnommée la « l'araignée» par ses détracteurs la duchesse s'était émancipée au milieu de ce monde misogyne. Si son domaine était relativement de petite taille par rapport à ses pairs elle pouvait se targuer de posséder les meilleurs réseaux d'influence de l' Akilénie et même à travers l'empire disait on. Femme de culture et de secrets elle ne se confiait que très rarement et parlait peu. Une personne dont Béale devait s'inspirer si elle voulait tenir tête à la cour. De taille moyenne, extrêmement maigre, elle portait en permanence des vêtements amples aux couleurs sombres dont les yeux d'un bleu perçant lui donnait un air surnaturel.

Merces et elle avait été amants, il y a longtemps, et sans doute pour des raisons politiques.

- «  dans de telles circonstances princesse, il convient de se reposer et de prier » lui conseilla t elle avec une douceur calculée mais le timbre de voix faussement grave.

 

La première idée qui vint à l'esprit de Béale fut: comment aurait réagit mon père à cette recommandation ? Merces était monté sur le trône à 12 ans, époque où les nobles regroupés sous la férule de sa mère se comportaient comme des rustres incontrôlables impatients de renverser le « jeune coq ». Élevé en guerrier par un père tyrannique, habitué dès le plus jeune âge aux pires atrocités, Merces réagit alors comme il avait été forgé: par la violence, seul moyen pour sauver son trône. Il commença à purger la cour de ces éléments indésirables – plus de 600 têtes roulèrent aux pieds des bourreaux- puis se lança à l'assaut des seigneuries rebelles. L' Akilénie plongea dans la guerre civile, la désolation et le sang. Trois années après Merces avait pacifié son royaume au prix de dizaines de milliers de morts, civils et militaires. La victoire par la force lui avait donné une légitimité que plus personne ne contesterait jusqu'à son trépas -sauf les vivants exilés et les morts au fond de leurs tombes-.

Le cas de Béale était différent: c'était une femme et l' Akilénie était en paix. Vu les circonstances elle ne pouvait sèchement tancer la duchesse-en était elle seulement capable ?- et d'un autre côté fallait il afficher une certaine propension à se laisser influencer ? Béale ne serait pas un pantin, si gros soit il.

- vos observations sont avisées rétorqua t elle timidement. Son cœur s'emballa. Toute fois il m'appartient désormais de gérer les affaires du royaume et cela requiert toute mon attention.

Par cette simple phrase Béale venait de s'affranchir de la tutelle des pairs du royaume.

Ceux ci l'observèrent avec stupéfaction et étonnement, car aucun d'eux ne l'aurait cru capable d'une telle affirmation de soi.

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